Papaoutai : où es-tu, Europe ?

En 2013, un musicien belge d’origine rwandaise faisait danser des millions de personnes sur une chanson qui cachait une tragédie. Elle s’appelait Papaoutai : « Papa, où t’es ? ». Stromae avait perdu son père pendant le génocide au Rwanda, alors qu’il l’avait à peine connu. Dans le clip, un enfant tente de communiquer avec un père immobile, incapable de lui offrir un regard ou une réponse. Ce qui trouble, c’est que l’homme n’a pas disparu : il est là, mais absent. Treize ans plus tard, cette image offre une métaphore inquiétante de la relation entre l’Europe et sa jeunesse.

De l’Italie à la France, de l’Espagne à l’Allemagne et à l’Albanie, le mécontentement des jeunes prend des formes différentes, mais il révèle une inquiétude commune : l’écart entre les promesses des institutions et la possibilité réelle de construire une vie autonome. Pendant des décennies, l’Europe a reposé sur un contrat social fondé sur une conviction : étudier, travailler et faire des efforts permettrait de progresser. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes découvrent qu’ils peuvent être plus diplômés que leurs parents et avoir pourtant plus de mal à se loger ou à imaginer un avenir stable.

Cette génération connaît le monde mieux qu’aucune autre avant elle, mais le connaître ne signifie pas pouvoir le conquérir. Derrière un écran, elle observe des opportunités et des inégalités qui restaient autrefois invisibles. Les réseaux sociaux n’ont pas inventé la frustration ; ils lui ont donné de la vitesse, un langage et une capacité de mobilisation. Une manifestation peut naître d’une image, se multiplier sur des milliers de téléphones et déboucher sur une place. Pourtant, derrière quelques secondes de vidéo peuvent s’accumuler des années d’attentes déçues. L’hyperconnexion n’a pas supprimé la solitude politique ; parfois, elle l’a rendue plus visible.

Les villes concentrent cette contradiction. Elles réunissent universités, institutions et opportunités économiques, mais aussi loyers inabordables, inégalités et ségrégation territoriale. Lorsque le malaise descend dans la rue, ses conséquences touchent les petits commerces, les travailleurs et les services publics. La violence doit être condamnée sans devenir la définition de toute contestation. Une démocratie doit protéger à la fois le droit de manifester, la sécurité et l’activité économique. Réduire le conflit générationnel à une affaire de police reviendrait à confondre ses manifestations avec ses causes.

Le problème de l’Europe n’est pas une jeunesse critique, mais la possibilité qu’elle cesse de croire en ses institutions. Les gouvernements multiplient les stratégies, les discours et les consultations, mais la confiance exige des décisions vérifiables en matière de logement, de formation et d’emploi. La stabilité ne peut se mesurer uniquement à l’absence de troubles. Une société en apparence tranquille peut accumuler une fracture profonde. Les institutions qui confondent le silence avec le consentement découvrent souvent trop tard ce qu’elles n’ont pas voulu entendre.

La fin de Papaoutai contient un avertissement glaçant : après avoir cherché en vain une réponse, l’enfant finit par adopter l’immobilité de son père. L’absence devient un héritage. L’Europe devrait regarder cette scène avec attention. Une génération qui apprend à se méfier peut transmettre cette méfiance à la suivante. Les jeunes n’ont pas besoin d’une Europe paternaliste qui promet de tout résoudre, mais d’institutions capables d’écouter et de répondre.

Stromae a fait de la perte d’un père une question universelle. Aujourd’hui, les rues européennes en posent une autre : que reste-t-il de la promesse européenne quand ses propres enfants cessent d’y croire ? C’est l’histoire d’une génération qui cherche son père et ne trouve pas l’Europe.

Abderrahim Ouadrassi
Abderrahim Ouadrassi

Abderrahim Ouadrassi écrit sur le détroit de Gibraltar et les relations entre l’Europe et l’Afrique. Président de la Fondation EuroAfrica, il est l’auteur d’« Africalización » (Esdrújula, 2021) et chroniqueur du quotidien espagnol Última Hora depuis 2021. Né à Tanger, il vit à Majorque.

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